lundi 23 août 2010

Bac P ("parfum") et conseils d'orientations pour jeunes lancements à peine posés sur les étagères.

Plusieurs fois par ans, j'endosse le rôle de conseiller-d'orientation-psychologue dans le lycée de la rue d'en face. Je n'en dit pas plus, je sens que vous éprouvez déjà de la compassion pour moi, et vous avez raison : travailler avec des jeunes est quelque chose de, certes, intéressant, mais surtout fatiguant, compliqué, et peu rassurant. Peu rassurant parce que je m'entretient avec ces élèves de terminale qui seront majeurs à la fin de l'année, pourront voter, conduire des voitures et boire de l'alcool. En bref, l'avenir de la société. Et chaque année le niveau diminue sensiblement, c'est incompréhensible. J'appréhende toujours la nouvelle promotion.

La professeur de philo me fit donc entrer, et me voila, boule au ventre, devant une petite vingtaine d'ado bourgeonnant affalés sur leurs chaises, endormis sur leurs tables ou tout simplement dos à moi et en pleine discussion avec leurs voisins de derrière. C'était notamment le cas d'une certaine Amor Amor, que ma collègue réprimanda aussitôt sur un ton qui trahissait l'habitude. La jeune fille se retourna en levant les yeux au ciel de façon insolente, puis arracha sans chercher à être discrète une feuille de son cahier. Elle y écrivit le reste de son histoire (sans doute passionnante, je n'en doute pas) avant de faire passer la feuille à son amie Ricci Ricci.

La professeur de philo, Madame Opium, se précipita jusqu'à Ricci Ricci, s'empara de la feuille et la déchira consciencieusement. Elle pointa le doigt vers la porte en s'adressant à AmorAmor.

-Très bien, jeune fille, puisque c'est comme ça vous passerez la première !
-Je suis la première dans la liste alphabétique, de toute façon.

Et elle se leva (en même temps que les têtes de la plupart des garçons), pour sortir de la salle sous les rires de ses amis. Alors qu'elle venait vers moi, elle pointait madame Opium du pouce en faisant semblant de fumer un joint imaginaire entre les deux doigts de son autre main. Madame Opium ressera son châle brun autour de ses épaules en bougonnant.

Il était passablement énervant de parcourir le dossier de la jeune fille en subissant toutes les dix secondes le claquement de ses bulles de chewing-gum. Pourtant, j'étais agréablement surpris de découvrir que ses notes étaient bonnes dans toutes les matières (moins en philo, évidemment). C'était dans la colonne suivante, les appréciations, que le bât blessait. Insolence, bavardages, impolitesse, absences injustifiée. Je baissai le dossier que je tenais devant moi et contemplai son joli visage. Elle avait tout de la petite garce ultra-énervante. Beaucoup de chance, beaucoup de facilités, beaucoup de potentiel. Et surtout beaucoup d'orgueil. Et elle gâchait tout. J'ai faillit tomber de ma chaise quand elle m'a annoncé le plus sérieusement du monde qu'elle voulait se lancer dans le milieu de la chanson.
-Tu en es certaine ? Tu n'as pas d'...
-J'en suis certaine, je veux être chanteuse.
-Bon...Tu verras ça avec tes parents, j'imagine.
Ah, le sens des réalités...

L'élève suivant était pire, cependant.
-Tu t'appelles ?
-Pour lui. Black XS pour lui.
Un petit maigre qui voulait jouer les gros durs. Je lui fit enlever son blouson en cuir trop grand pour lui avant de l'inviter à s'assoir.
-Très bien, et donc tu aurais des questions concernant ton orientation ? Je suis là pour y répondre.
-Je..Oui j'y ai déjà pas mal réfléchit. Par où commencer...Et bien en fait je me demande depuis quelques temps si je ne serais pas attiré sexuellement par mon meilleur pote. Est ce que c'est normal ?
-Ce..Pardon ? Oui c'est...enfin non, ce n'est pas..Enfin. Je ne suis pas là pour parler de ce genre d'orientation, Black XS !

Il y en avait quand même pour rattraper le niveau, heureusement.
Je fus d'abord surpris de voir deux jeunes gens se lever lorsque Madame Opium appela le nom de Chloé. Une jeune fille au premier rang, habillée en blanc, était précédée par un asiatique aux traits fins. J'appris par la suite que le jeune homme s'appelait A Scent, et qu'il était le correspondant Japonais de Chloé. Il était presque billingue, ce qui était plutôt impressionnant. Mais sa correspondante n'était pas en reste. Elle  avait des notes excellentes et était du genre à avoir un dossier remplit d'appréciations positives. "Elève sérieuse et appliquée" était la litanie qui revenait dans son dossier de la maternelle jusqu'à la terminale.
-Je veux aller en fac de droit. J'aimerais passer ma troisième année à Hiroshima, afin de compléter mon programme de correspondance avec A Scent. Je ne sais pas encore exactement ce que je veux faire après la fac, mais qui peut le savoir à mon âge ? Je me laisserai le temps.
Elle avait tout bon. Je ne pouvais que l'encourager.

Un cas un peu plus délicat est venu ensuite. Lolita Lempicka au Masculin n'a pas entendu Madame Opium lorsque celle ci l'a appelé. Cette dernière a découvert, scandalisée, qu'il n'entendait rien à cause de ses écouteurs mis à fond ( elle a faillit en perdre son long châle brun ! ). Ma collègue ne l'a sans doute pas remarqué, mais je l'ai vu dissimuler quelque chose sous son T-shirt ample avant de quitter sa place (dernier rang, près de la fenêtre)  pour me rejoindre.
Il était silencieux, en face de moi, pendant que j'examinais son dossier. Des notes plutôt basses...
-Tu sais, tu peux enlever ce que tu cache sous ton T-shirt, je ne dirai rien à Madame Opium, le rassurais-je en tournant négligement une feuille de son dernier bulletin (catastrophique).
Je baissai ensuite les yeux sur ce qu'il m'avait caché, et était maintenant étalé sur son côté de la table : des dessins, aux crayons de couleur certes, mais rien à voir avec des croquis de lycéens griffonnés dans les marges d'un cour d'histoire. Des couleurs éclatantes s'entremêlaient de façon  fluide, moderne, abstraite. Sans m'en rendre compte je m'étais déjà emparé du dessin le plus proche et me perdait dans sa contemplation. Lolita Lempicka au masculin fronça ses yeux violets et me demanda de ne mettre les doigst que sur les bords pour ne pas faire de tâche.
Et dire que j'ai failit lui conseiller de se faire engager comme apprenti par un pâtissier...Il y a du talent dans ce jeune homme. Il pourrait suivre une voie originale. Le concourt pour les écoles d'Art appliqués me semble tout indiqué.
-Fais voir celui là, au bout, je ne l'ai pas bien vu...

Je ne me sens pas la force de raconter les entretients suivant tant ils se ressemblaient tous. J'étais au bord de la crise de nerfs après avoir conseillé Scarlett, Aqua Di Gioia, Escada et Miss Dior Chérie. Non, elles ne pourront jamais obtenir leur baccalaureat Parfum cette année. Non, redoubler ne servirait à rien mes chéries, ça ne sert à rien de pleurer. Je les ai redirigés vers un BTS Shampooing, plus dans leurs cordes, vu leurs notes. Il y a eu pas mal d'autres redirections chez les jeunes hommes aussi, en particulier Boss Pure, Light Blue et l'Homme Yves-Saint Laurent, mais pour eux j'ai plutôt proposé un BEP Déodorant ou alors un Bac Pro Lessive. Au choix.

 Ah et j'oubliais.
Je me suis entretenu avec One Million, le beau gosse - beau parleur que chaque classe est obligée de se trainer, c'est statistique. Il n'a qu'une seule idée en tête : flamber, draguer, et gagner de l'argent.
-Gagner de l'argent. très bien, c'est une piste pour ton orientation, tu as de l'ambition. Que pense tu d'une école de commerce ?
Je disais cela en songeant à une élève à laquelle j'avais eu affaire il y a quelques années. Angel. Si elle a réussit, avec le même profil, pourquoi pas après tout ?
Il m'a parlé de casinos. De Las Vegas, baby. Rien que ça.
Je n'aime pas condamner les gens aussi tôt, mais là pas l'ombre d'un doute. Il finira dans un casino...Caféteria.


Alors, que penser de ces futurs nouveaux bacheliers ? Je me posais la question en rentrant chez moi en voiture. Je ne pouvais pas me sortir de la tête les dessins de Lolita Lempicka, le beau sourire de Chloé, et même le joli minoi d'Amor Amor. Et dire que j'étais partis défaitiste. Evidemment il y aura toujours son lot de déception, dans la mesure où les classes sont de plus en plus surchargées. Les jeunes sont victimes de la mode. Ils se copient tous (sacs Eastpack, jeans Carhartt et Vans semblait être leur uniforme officieux). Et pourtant le talent est là, évident, spontané, il se démarque, il suffit de le cueillir. Pour ma part j'ai été agréablement surpris.
On devrait faire plus confiance aux jeunes.

vendredi 20 août 2010

Chanel N*19

(Tous les cadets du monde comprendront.)

" Le hasard fait parfois mal les choses. Vous n'êtes pas né(e) en premier, et voila que toute votre vie sera paramétrée en fonction de ce statut de "Cadet(te)". Rien ne vous sera épargné, quel que soit le sujet, vous serez systématiquement jugé(e), comparé(e), parfois même confondu(e) avec l'Ainé(e). C'est l'étalon, la référence, l'unique repère dont vos parents se serviront afin de vous dire si vous avez d'assez bonnes notes, un assez bon salaire, un assez bon look vestimentaire, un assez bon comportement...."

Mademoiselle N* 19  soupira en lissant nerveusement son tailleur gris. Je l'encourageai à continuer d'un signe de tête compréhensif - je vivais moi même cette situation.

"Mais malgré tous vos efforts, continua t-elle de sa voix neutre et lointaine, vous ne connaitrez qu'une succession d'échecs. C'est inévitable. Perdu d'avance. Car ce serait si simple si la Référence se contentait de n'être qu'une Référence aux yeux de vos parents.  Vous savez, une droite étalon, statistiquement cela peut se dépasser. Là, non...Bien plus qu'une Référence, l'Ainé est un Exemple. Le but à atteindre. Il faut suivre son chemin, et tenter de l'égaler - sans jamais pouvoir y arriver, bien sûr, puisque c'est l'Ainé(e). Je ne sais pas ce qu'en pensent mes parents. C'est peut-être compréhensible, en fait. Je ne sais pas, je n'ai pas d'enfants. Ni de mari, d'ailleurs, ce qui clot la question. Mais j'ose imaginer que le premier enfant est celui qui change votre vie à tout jamais, symboliquement cela doit avoir son importance. Et en suivant ce raisonnement, les enfants qui suivent apportent leur lots de bonheur, d'amour et de couches mais vraisemblablement rien d'aussi fort que le changement..."

Elle était tendue, et cherchait à le cacher par une diction calme, une distance par rapport au sujet. Par rapport à moi, aussi - elle ne me regardait pas dans les yeux. Inutile d'être psychologue pour deviner que le magasine people, sur la table basse (dont la couverture affichait un portrait de Chanel N*5, qui promouvait actuellement son nouveau film) y était pour quelque chose. Je lui proposai alors de continuer la séance dans mon salon. Elle avait l'air trop réservée pour se livrer sincèrement dans la froideur d'un cabinet d'entretien, et après avoir refusé une fois, deux fois, (ah, les règles de la bienséance...) elle accepta enfin. Je la guidai vers l'autre bout du couloir.

Elle se dirigea instinctivement vers mon piano à queue, près de la véranda, alors que je lui indiquais plutôt le canapé, mais bon. Elle s'assit en face du clavier, caressa l'ivoire du bout des doigts...Puis posa son regard sur moi (me confrontant ainsi  pour la première fois à ces deux iris verts et rugueux qui avaient fait sa réputation). Je lui sourit pour l'inviter à jouer.

Ce n'était pas prémédité, je n'avais pas amené Mademoiselle N*19 dans mon salon pour cela, mais c'est vrai qu'il eut été dommage de refuser la prestation d'une des plus grandes concertistes de notre siècle alors que l'occasion se présentait d'elle même. La nuque droite, le regard concentré et les doigts souples, elle emplit la pièce d'une pluie de notes maitrisées et splendides...mais surtout maitrisées. Je n'aurais jamais été capable d'en faire autant, évidemment, mais je sentais une retenue derrière l'air de jazz (qu'elle improvisait certainement). Je ne dis rien, cependant. Le rôle d'un psychologue est d'écouter le patient, après tout, et quelque soit sa forme d'expression, il y a un message derrière. Mademoiselle 19 n'était pas très loquace, à l'évidence, mais je me suis toujours plu à penser que les mots sont vraiment l'outil le plus inexact et le plus ambigu pour déballer ce que l'on a sur le coeur.

Et ce qu'elle avait sur le cœur était proprement poignant. Son air de jazz s'est transformé en une mélodie douce et mélancolique. D'une lenteur intense et puissante, à vous couper le souffle. Ses épaules semblaient plus relâchées, tandis qu'elle jouait de façon plus fluide. Ses yeux se son fermés un instant, et j'ai su qu'elle avait baissé la garde. Derrière son tailleur gris et son chignon impeccable, il y avait une petite sœur qui semblait avoir souffert du regard rigide de ses parents. Une petite sœur qui n'était pas blonde, mais brune. Pas actrice, mais pianiste. Pas charmeuse, mais réservée. En un mot, différente. Et peut-être que cette carapace, ce mur qu'elle projette autour d'elle n'est qu'une protection, elle n'est hautaine qu'en apparence. Comment peut-on avoir confiance en soi, quand on a été élevé dans l'optique qu'on ne sera jamais assez bien ? Qu'on est une perpétuelle source de déception ?

Qu'allais-je bien pouvoir lui dire. Elle est devenu la femme qu'elle est devenue. Créative. Fascinante. Talentueuse. Triste. Mais pourquoi lui dire ce que les critiques musicales ont déjà écrit mille fois dans les journaux ? Si eux ne l'ont pas consolé - car elle est, objectivement, aussi talentueuse que sa soeur dans son domaine, et peut-être bien aussi célèbre - comment le pourrais-je, moi ?

En fait, je l'ai pu. Je l'ai su dans son regard. Elle a arrêté de jouer et m'a fixé des yeux,  avec le genre de regard résolu et intense qui veut dire merci. De quoi ? De rien. C'est une femme étonnamment intelligente, et encore plus étonnamment fragile qui avait simplement besoin que quelqu'un l'écoute et la comprenne sincèrement. Que quelqu'un reconnaisse que son talent ne lui appartient pas : c'est la souffrance qui cristallise la créativité. C'est à cause, et grâce à sa soeur qu'elle est devenue ce qu'elle est devenue. C'est à cause et grâce à ses parents qu'elle a spontanément évolué dans la direction opposée à sa soeur. En refusant la facilité, elle a eu ce qu'elle a toujours désiré, au fond : le changement. Ce qu'il y a de plus fort.

C'est l'éternelle malédiction des Cadets. Haïr et aimer plus que tout sa famille, en même temps, de façon inextricable. Ne jamais être heureux, du moins jamais complètement. Et ne jamais se plaindre, car il n'y a personne à blâmer. Mais toujours se sentir un peu triste, le vague à l'âme. Aimer la pluie, aimer l'automne.