vendredi 20 août 2010

Chanel N*19

(Tous les cadets du monde comprendront.)

" Le hasard fait parfois mal les choses. Vous n'êtes pas né(e) en premier, et voila que toute votre vie sera paramétrée en fonction de ce statut de "Cadet(te)". Rien ne vous sera épargné, quel que soit le sujet, vous serez systématiquement jugé(e), comparé(e), parfois même confondu(e) avec l'Ainé(e). C'est l'étalon, la référence, l'unique repère dont vos parents se serviront afin de vous dire si vous avez d'assez bonnes notes, un assez bon salaire, un assez bon look vestimentaire, un assez bon comportement...."

Mademoiselle N* 19  soupira en lissant nerveusement son tailleur gris. Je l'encourageai à continuer d'un signe de tête compréhensif - je vivais moi même cette situation.

"Mais malgré tous vos efforts, continua t-elle de sa voix neutre et lointaine, vous ne connaitrez qu'une succession d'échecs. C'est inévitable. Perdu d'avance. Car ce serait si simple si la Référence se contentait de n'être qu'une Référence aux yeux de vos parents.  Vous savez, une droite étalon, statistiquement cela peut se dépasser. Là, non...Bien plus qu'une Référence, l'Ainé est un Exemple. Le but à atteindre. Il faut suivre son chemin, et tenter de l'égaler - sans jamais pouvoir y arriver, bien sûr, puisque c'est l'Ainé(e). Je ne sais pas ce qu'en pensent mes parents. C'est peut-être compréhensible, en fait. Je ne sais pas, je n'ai pas d'enfants. Ni de mari, d'ailleurs, ce qui clot la question. Mais j'ose imaginer que le premier enfant est celui qui change votre vie à tout jamais, symboliquement cela doit avoir son importance. Et en suivant ce raisonnement, les enfants qui suivent apportent leur lots de bonheur, d'amour et de couches mais vraisemblablement rien d'aussi fort que le changement..."

Elle était tendue, et cherchait à le cacher par une diction calme, une distance par rapport au sujet. Par rapport à moi, aussi - elle ne me regardait pas dans les yeux. Inutile d'être psychologue pour deviner que le magasine people, sur la table basse (dont la couverture affichait un portrait de Chanel N*5, qui promouvait actuellement son nouveau film) y était pour quelque chose. Je lui proposai alors de continuer la séance dans mon salon. Elle avait l'air trop réservée pour se livrer sincèrement dans la froideur d'un cabinet d'entretien, et après avoir refusé une fois, deux fois, (ah, les règles de la bienséance...) elle accepta enfin. Je la guidai vers l'autre bout du couloir.

Elle se dirigea instinctivement vers mon piano à queue, près de la véranda, alors que je lui indiquais plutôt le canapé, mais bon. Elle s'assit en face du clavier, caressa l'ivoire du bout des doigts...Puis posa son regard sur moi (me confrontant ainsi  pour la première fois à ces deux iris verts et rugueux qui avaient fait sa réputation). Je lui sourit pour l'inviter à jouer.

Ce n'était pas prémédité, je n'avais pas amené Mademoiselle N*19 dans mon salon pour cela, mais c'est vrai qu'il eut été dommage de refuser la prestation d'une des plus grandes concertistes de notre siècle alors que l'occasion se présentait d'elle même. La nuque droite, le regard concentré et les doigts souples, elle emplit la pièce d'une pluie de notes maitrisées et splendides...mais surtout maitrisées. Je n'aurais jamais été capable d'en faire autant, évidemment, mais je sentais une retenue derrière l'air de jazz (qu'elle improvisait certainement). Je ne dis rien, cependant. Le rôle d'un psychologue est d'écouter le patient, après tout, et quelque soit sa forme d'expression, il y a un message derrière. Mademoiselle 19 n'était pas très loquace, à l'évidence, mais je me suis toujours plu à penser que les mots sont vraiment l'outil le plus inexact et le plus ambigu pour déballer ce que l'on a sur le coeur.

Et ce qu'elle avait sur le cœur était proprement poignant. Son air de jazz s'est transformé en une mélodie douce et mélancolique. D'une lenteur intense et puissante, à vous couper le souffle. Ses épaules semblaient plus relâchées, tandis qu'elle jouait de façon plus fluide. Ses yeux se son fermés un instant, et j'ai su qu'elle avait baissé la garde. Derrière son tailleur gris et son chignon impeccable, il y avait une petite sœur qui semblait avoir souffert du regard rigide de ses parents. Une petite sœur qui n'était pas blonde, mais brune. Pas actrice, mais pianiste. Pas charmeuse, mais réservée. En un mot, différente. Et peut-être que cette carapace, ce mur qu'elle projette autour d'elle n'est qu'une protection, elle n'est hautaine qu'en apparence. Comment peut-on avoir confiance en soi, quand on a été élevé dans l'optique qu'on ne sera jamais assez bien ? Qu'on est une perpétuelle source de déception ?

Qu'allais-je bien pouvoir lui dire. Elle est devenu la femme qu'elle est devenue. Créative. Fascinante. Talentueuse. Triste. Mais pourquoi lui dire ce que les critiques musicales ont déjà écrit mille fois dans les journaux ? Si eux ne l'ont pas consolé - car elle est, objectivement, aussi talentueuse que sa soeur dans son domaine, et peut-être bien aussi célèbre - comment le pourrais-je, moi ?

En fait, je l'ai pu. Je l'ai su dans son regard. Elle a arrêté de jouer et m'a fixé des yeux,  avec le genre de regard résolu et intense qui veut dire merci. De quoi ? De rien. C'est une femme étonnamment intelligente, et encore plus étonnamment fragile qui avait simplement besoin que quelqu'un l'écoute et la comprenne sincèrement. Que quelqu'un reconnaisse que son talent ne lui appartient pas : c'est la souffrance qui cristallise la créativité. C'est à cause, et grâce à sa soeur qu'elle est devenue ce qu'elle est devenue. C'est à cause et grâce à ses parents qu'elle a spontanément évolué dans la direction opposée à sa soeur. En refusant la facilité, elle a eu ce qu'elle a toujours désiré, au fond : le changement. Ce qu'il y a de plus fort.

C'est l'éternelle malédiction des Cadets. Haïr et aimer plus que tout sa famille, en même temps, de façon inextricable. Ne jamais être heureux, du moins jamais complètement. Et ne jamais se plaindre, car il n'y a personne à blâmer. Mais toujours se sentir un peu triste, le vague à l'âme. Aimer la pluie, aimer l'automne.

1 commentaire:

  1. Phoebus, je me déléctée à te lire! Bravo! J'aime ton imaginaire et ta façon d'aborder les parfums au travers de personnages qui collent parfaitement aux "jus".

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